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A la recherche de l’Érétrie mycénienne

Érétrie est une ville d’Eubée centrale (fig. 1), construite au-dessus d’une cité antique principalement connue pour son statut de rivale d’Athènes durant l’Antiquité classique. Cependant, avant la fondation de la ville au 8e s. av. J.-C., le site a connu une occupation préhistorique, d’une part sur la colline de Kastelli qui domine la ville au nord (l’acropole fortifiée des époques historiques), d’autre part sous la ville antique, aux environs et à l’est du temple d’Apollon (Müller Celka 2010) (fig. 2). Le site de plaine date du Bronze ancien tandis que le site de l’acropole a connu une occupation intermittente, d’abord au Néolithique récent et final, puis dans la seconde partie du Bronze moyen et au début du Bronze récent, enfin à la toute fin du Bronze récent. Une étude géomorphologique a pu démontrer qu’au 3e millénaire, la mer formait une baie profonde qui remontait jusqu’au pied de l’acropole et que le site préhistorique de plaine se trouvait alors sur le littoral (Ghilardi et al. 2016). Il est très probable que l’émergence de ce village au cours du 3e millénaire av. J.-C., tout comme son abandon vers 2000 av. J.-C., soient liés à l’évolution du trait de côte sous la double influence du niveau marin et des mouvements tectoniques locaux.

Fig. 1 : carte de l’Eubée centrale et sites mentionnés dans le texte (© ESAG)
Fig. 2 : L’occupation préhistorique d’Érétrie. I : secteur du temple d’Apollon. II : colline de Kastelli (acropole) (étude S. Müller Celka, DAO Th. Theurillat).

Dans cette longue histoire, c’est la période mycénienne, c’est-à-dire l’âge du Bronze récent (env. 1550-1050), qui est la moins bien attestée. Seules sont représentées par des couches en place sur le plateau sommital de l’acropole la phase initiale (Helladique récent I-II), à la suite de l’occupation du Bronze moyen, et la phase finale (Helladique récent IIIC récent), attestée seulement dans un lambeau de couche proche de la surface (Müller 1996 ; Friedemann 1995). On remarque de surcroît que la céramique du Bronze récent I-II trouvée in situ est de tradition mésohelladique, c’est-à-dire qu’elle est soit grise, soit beige parfois décorée à la peinture mate (fig. 3), et non de tradition mycénienne avec des décors à la peinture rouge ou noire luisante. Des autres phases (Helladique récent IIIA et IIIB, c’est-à-dire la période palatiale), on n’a que des traces évanescentes sous forme de tessons en position secondaire en divers endroits du site, principalement dans le remplissage de la tour et du bastion nord-est de la fortification (fig. 4) (Krause 1969 ; Themelis 1969, 143-149 ; Müller Celka et al. 2013, 45-46).

Fig. 3 : céramique de tradition mésohelladique du Bronze récent I-II provenant du plateau sommital de l’acropole : bol et fragment de coupe à pied annelé (photo T. Krapf)
Fig. 4 : tour et bastion nord-est de la fortification de l’acropole d’Érétrie avec la localisation des tessons mycéniens (plan © ESAG, étude S. Müller Celka)

Cette impression que l’Érétrie mycénienne n’existe pas est encore renforcée à la lecture d’Homère car le nom d’Érétrie n’y apparaît qu’une seule fois, sous la forme Eiretria, au chant II de l’Iliade (v. 537), dans le passage connu sous le nom de Catalogue des vaisseaux (v. 494-759). C’est là, en effet, que sont listés les participants à l’expédition contre Troie et leur contribution à la flotte des Danaens, comme se désignaient les Grecs dans le Catalogue des vaisseaux. Or des études ont montré que le Catalogue ne pouvait refléter la géographie de la fin du Bronze récent, période à laquelle Homère situe l’action de l’Iliade et de l’Odyssée (Giovannini 1969 ; Crielaard 1995). Les villes énumérées dans le passage concernant l’Eubée (v. 536-544), en particulier, semblent correspondre bien mieux aux cités-états de la période archaïque.

Fig. 5 : tessons mycéniens trouvés en position secondaire dans le bastion nord-est de la fortification d’Érétrie (photo S. Müller Celka)

Cela dit, il existe tout de même des indices non négligeables d’une présence mycénienne à Érétrie. D’abord, nous avons les tessons mentionnés plus haut qui proviennent de la tour nord-est et du bastion de l’enceinte (cf. fig. 4), en particulier de couches d’argile jaune dans le remplissage et au pied de ces constructions que le fouilleur a interprétées comme des restes de briques crues (Krause 1969). Ce qui frappe, c’est que ces tessons couvrent toutes les phases du Bronze récent, et qu’il s’agit cette fois de céramique de tradition mycénienne (fig. 5), même pour les premières phases, contemporaines du site fouillé sur le plateau sommital de l’acropole. On ne sait pas d’où vient cette brique crue réutilisée mais, raisonnablement, elle devait se trouver à proximité de la tour et du bastion, ce qui donne à penser que les vestiges d’un site mycénien existaient dans ce secteur. Un fragment de figurine, un tesson et une fusaïole en stéatite (fig. 6) découverts anciennement en surface sur le flanc nord-est de l’acropole (Themelis 1969, 148) pointent également vers un gisement dans les alentours du bastion nord-est. Il n’est pas impossible que les travaux de renforcement de la fortification à l’époque hellénistique aient oblitéré tous les vestiges mycéniens, et il est vrai que la couverture Lidar récemment réalisée par l’École suisse d’archéologie en Grèce ne révèle aucune trace en surface sur le flanc nord-est (fig. 7), mais des recherches plus approfondies pourraient réserver des surprises.

Fig. 6 : fragments mycéniens trouvés en surface sur le flanc nord-est de l’acropole (d’après Themelis 1969, 148, fig. 2)
Fig. 7 : couverture Lidar du secteur de l’acropole d’Érétrie (© ESAG)

Ensuite, le musée archéologique d’Érétrie recèle un lot de quatre vases mycéniens quelque peu oubliés, rapportés d’Athènes en 1969 à la suite d’une inondation dans les sous-sols du Musée National (Themelis 1975, 46-47 et pl. 27β, 28α-β). C’est la redécouverte récente de ces vases qui a motivé la reprise de l’enquête et la collecte d’indices exposée dans ce billet.

Les vases sont malheureusement arrivés au musée d’Érétrie avec la seule mention « Eretria ». Selon P. Themelis, alors en poste à l’Éphorie des Antiquités d’Eubée, ils proviennent des premières fouilles d’Érétrie entre 1886 et 1895, dont les fouilles de l’École américaine de 1891 à 1895. Parmi les fouilles grecques de la fin du 19e s., on peut penser, par exemple, à celles de K. Kourouniotis (1872-1945), très actif à Érétrie au tournant du 20e s. On ne sait pas si ces vases ont été trouvés ensemble ou non, mais leur importance a été reconnue lors de la fouille puisqu’ils ont été conservés alors que trois d’entre eux sont très fragmentaires – or les tessons isolés n’étaient que rarement conservés par les fouilleurs à l’époque des premières explorations.

L’ensemble n’est pas homogène chronologiquement : on trouve d’abord des fragments d’épaule d’une grande jarre piriforme de la fin de l’Helladique Récent I, vers 1500 av. J.-C. (fig. 8). Il s’agit d’un vase de type « Palace style », de grandes dimensions (le diamètre maximal peut être estimé à 52-55 cm), conçu pour « meubler » les tombes à chambre ou à tholos apparues au début de la période mycénienne. Le motif de cercles sur fond pointillé est rare, il trouve un parallèle sur un fragment de cruche de l’île de Mélos (Mountjoy 1986, 13, fig. 6, n°5).

Fig. 8 : fragments d’épaule d’une jarre de type « Palace Style » (photo S. Müller Celka)

Les autres récipients datent de l’Helladique récent IIIC, probablement tous de la phase moyenne, vers 1100 av. J.-C. (fig. 9). Ils comprennent un kalathos décoré de bandes horizontales sur l’intérieur et l’extérieur (fig. 9a), un amphorisque incomplet décoré de groupes de lignes et bandes horizontales dont une festonnée de demi-cercles (fig. 9b), et un vase à étrier très fragmentaire dont l’épaule et la panse portent un décor complexe (« style dense ») caractéristique de l’Helladique Récent IIIC moyen (fig. 9c). Comme la grande jarre de style palatial, ils évoquent tous une provenance funéraire : ce sont des formes trouvées fréquemment dans des tombes. De plus, le kalathos est intact, ce qui trahit également son appartenance à un mobilier funéraire. On note en passant qu’il est fait d’une argile blanche (White Ware) qui caractérise une partie de la céramique de l’Helladique récent IIIC de Lefkandi (Evely 2006, partic. 230 : principalement phase 2b) et qui apparaît aussi à Amarynthos, deux sites préhistoriques majeurs à une douzaine de km respectivement à l’ouest et à l’est d’Érétrie – ce fait contribue à confirmer la provenance érétrienne du matériel rapporté du Musée national. La différence de date entre la jarre piriforme et les autres vases est compatible avec l’usage prolongé des tombes collectives mycéniennes, même si on ne peut exclure qu’ils proviennent de tombes différentes. Ce lot de vases indique donc très probablement qu’au moins une tombe mycénienne, à chambre (simplement creusée dans le rocher) ou à tholos (construite puis couverte d’un tumulus), se trouvait à Érétrie, ce qui, par ricochet, suppose l’existence d’un site d’une certaine envergure. Mais où donc pouvait se trouver cette tombe ?

Fig. 9 : a : kalathos intact, b : amphoriskos, c : vase à étrier (photos S. Müller Celka)

Nous savons que les tombes mycéniennes étaient creusées à flanc de colline, ce qui exclut les espaces fouillés par l’École américaine à Érétrie (c’est-à-dire le Théâtre, le Gymnase, le temple de Dionysos et le sommet de l’acropole) ainsi que les nombreuses nécropoles d’époque historique fouillées aux abords est et ouest de la cité antique en terrain plat dès la fin du 19e s. D’ailleurs, il n’y a aucune mention de trouvailles mycéniennes dans les rapports de fouille et les chroniques correspondant aux anciennes fouilles grecques et américaines à Érétrie dans les périodiques American Journal of Archaeology et Εφημερίς Αρχαιολογική.

En revanche, on pourrait se demander si la tombe macédonienne de Toumba (fin du 4e s. av. J.-C.), située sur une colline à environ 200 m à l’ouest de l’acropole et couverte d’un imposant tumulus (Huguenot 2008, 53-121), n’aurait pas réutilisé une tombe mycénienne à tholos. En effet, ce tumulus n’est pas habituel pour les tombes macédoniennes de la région, comme semble l’attester, entre autres, celle d’Amarynthos, trouvée à 8 kilomètres à l’est d’Érétrie sous un sol plat sans signalement extérieur (Huguenot 2008, 203). La tombe de Toumba a été fouillée par K. Kourouniotis en 1897 (Kourouniotis 1899), époque à laquelle les trouvailles étaient rapportées à Athènes puisque le musée d’Érétrie n’existait pas encore. L’auteur mentionne que le tumulus avait déjà subi plusieurs assauts de pilleurs. On sait aussi que les terres du tumulus de Toumba ont livré des tessons et des ossements, malheureusement non conservés. Auraient-ils pu provenir d’une tombe mycénienne ayant précédé la tombe hellénistique ? En tout cas, les murs conservés en avant du dromos, encore visibles avant la restauration de l’année 2000 (fig. 10), présentent les caractéristiques d’un appareil mycénien. De plus, la réutilisation de tombes à tholos mycéniennes par des tombes macédoniennes de l’époque hellénistique est attestée ailleurs en Eubée centrale, par exemple à Peï près de Chalkis (Huguenot 2003).

Fig. 10 : murs précédant l’entrée du dromos de la tombe macédonienne de Toumba (d’après Huguenot 2008, 55, pl. 3, 1)

En conclusion, l’idée d’une tombe mycénienne à l’emplacement de la future tombe macédonienne de Toumba reste hypothétique et sera difficile à démontrer. Cependant, les indices d’une présence mycénienne à Érétrie durant tout le Bronze récent semblent suffisamment probants pour justifier la poursuite des recherches sur le terrain. Dans la perspective du maillage territorial de l’époque mycénienne, Érétrie aurait, en tout cas, sa juste place entre ses voisines Lefkandi à l’ouest et Amarynthos à l’est, également héritières d’une occupation remontant au début de l’âge du Bronze.

Remerciements 

Cette étude a fait l’objet d’une présentation à la « Journée de la recherche » organisée le 20 novembre 2025 à Lausanne à l’occasion du cinquantenaire de l’École suisse d’archéologie en Grèce (ESAG). Nous remercions vivement le directeur de l’Éphorie des Antiquités d’Eubée, Dimitris Christodoulou, pour sa permission de mentionner et illustrer les vases mycéniens inédits du musée d’Érétrie, la secrétaire scientifique de l’ESAG Tamara Saggini et la secrétaire administrative Daphnè Vlanti pour leurs démarches de demande d’autorisation, et la gardienne-chef du musée d’Érétrie Stavroula Parisi pour son aide dans la localisation de ces vases dans les réserves. Merci également au directeur de l’ESAG Sylvian Fachard pour son aimable autorisation d’utiliser la couverture Lidar de l’acropole et à Tobias Krapf pour ses photos de la céramique de tradition mésohelladique.

Bibliographie

Crielaard J.P. 1995. Homer, History and Archaeology: Some Remarks on the Date of the Homeric World, in J.P. Crielaard (éd.), in Homeric Questions, Essay in Philology, Ancient History and Archaeology, including the papers of a Conference organized by the Netherlands Institute at Athens (15 mai 1993), Amsterdam, 201-288.

Evely D.(éd.) 2006. LefkandiIV. The Bronze Age: the Late Helladic IIIC settlement at Xeropolis, British School of archaeology at Athens Supplementary volumes 39, Athènes.

Friedemann P. 1995. Nouvelles données sur la préhistoire d’Érétrie : l’apport des investigations 1994 sur l’acropole, Antike Kunst 38, 108-119.

Ghilardi M., Müller Celka S., Theurillat T., Fachard S., Vacchi M. 2016. Évolution des paysages et histoire de l’occupation d’Erétrie (Eubée, Grèce) du Bronze ancien à l’époque romaine, in M. Ghilardi (dir.), Géoarchéologie des îles de Méditerranée, CNRS éditions, Paris, 149-163.

Giovannini Α. 1969. Étude historique sur les origines du Catalogue des Vaisseaux, Travaux publiés sous les auspices de la Société suisse des sciences humaines 9, Berne.

Huguenot C. 2003. La réutilisation des édifices funéraires helladiques à l’époque hellénistique, Quaderni Ticinesi (Ticino Notebooks) XXXII, 81-142.

Huguenot C. 2008. La Tombe aux Érotes et la Tombe d’Amarynthos. Architecture funéraire et présence macédonienne en Grèce centrale, Eretria 19, Gollion.

Kourouniotis K. 1899. Τάφοι καμαρωτοί Ερέτριας, Εφημερίς Αρχαιολογική 1899, 222-238.

Krause 1969 : carnet de fouille non publié. Mention dans la chronique des fouilles du Bulletin de Correspondance Hellénique 94/2 (1970), 1097.

Mountjoy P.A. 1986. Mycenaean Decorated Pottery. A guide to identification, Göteborg.

Müller S. 1996. Fouille de l’acropole d’Érétrie : rapport provisoire, Antike Kunst 39, 107-111.

Müller Celka S. 2010. Avant la cité, in C. Martin-Pruvost, K. Reber, T. Theurillat (éd.), Cité sous terre. Des archéologues suisses explorent la cité grecque d’Érétrie, Gollion, Infolio Editions, 50-55 et 86-88.

Müller Celka S., Krapf T., Verdan S. 2013. La céramique helladique du sanctuaire d’Apollon Daphnéphoros à Érétrie (Eubée), Bulletin de Correspondance Hellénique 135/1, 21-61.

Themelis P.G. 1969. Ερετριακά, Εφημερίς Αρχαιολογική 1969, 143-178.

Themelis P.G. 1975, Ανασκαφή Ερέτριας, Πρακτικά της εν Αθήναις Αρχαιολογικής Εταιρείας 1975, 36-48.

Les auteures 

Sylvie Müller Celka est chargée de recherche au CNRS, membre du laboratoire Archéorient-UMR 5133, ancien membre de l’École française d’Athènes et membre de l’École suisse d’archéologie en Grèce. Elle est spécialiste de l’âge du Bronze égéen.

Olga Kiriazi est archéologue en poste à l’Ephorie des Antiquités d’Eubée, en charge de la région et du musée archéologique d’Érétrie. Elle est spécialiste de l’âge du Bronze récent de Grèce continentale.

Sylvie Müller Celka
Sylvie Müller Celka
Chargée de recherche au CNRS (UMR 5133, Archéorient). Archéologie du monde égéen

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Sylvie Müller Celka, Olga Kiriazi (4 septembre 2026). A la recherche de l’Érétrie mycénienne. ArchéOrient - Le Blog. Consulté le 11 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16q46


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1 réponse

  1. 2 octobre 2026

    […] Découvrir le billet de Sylvie Müller Celka & Olga Kiriazi […]

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