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Paysans de Syrie, une Histoire, des histoires

« Paysans de Syrie, une Histoire, des histoires » est paru le 23 avril 2026 aux Éditions de la Sorbonne, dans la collection Futurs antérieurs (fig. 1). C’est dans cette même collection, destinée au grand-public, qu’avait été publié en 2019 l’ouvrage de Frédéric Abbès Vivre la steppe.

Fig. 1. Couverture de l’ouvrage

J’avais annoncé la publication de ce livre dans un précédent billet du blog (12 mars 2021 : De chantier en chantier (1972-2007). Paroles d’une archéologue en Syrie). Je vais donc seulement présenter ici l’essentiel de son contenu en évoquant les grands thèmes de réflexion que le partage avec les populations qui nous accueillaient a suscité.

Plusieurs récits s’entremêlent et se nourrissent mutuellement dans l’ouvrage. Le plus proche de mon parcours de chercheuse est l’évocation de ma carrière de préhistorienne de terrain, jalonnée par l’exploration successive de quatre sites représentant la séquence complète de la néolithisation du Proche-Orient : Mureybet, Jerf el Ahmar, El Kowm et tell Aswad. Ces sites font désormais référence pour comprendre certaines des grandes avancées techniques et culturelles spécifiques de cette époque-clé de l’histoire humaine. Mureybet et Jerf el Ahmar ont initié et nourri la compréhension des débuts de l’agriculture. A El Kowm, les premiers indices de complémentarité entre nomades et sédentaires ont été mis en lumière, grâce à la découverte d’un site semi-nomade contemporain et proche : Qdeir. Enfin, à tell Aswad, la compréhension de rituels funéraires complexes, parmi lesquels figure la tradition des crânes surmodelés, a beaucoup progressé grâce à l’excellent état de conservation et à la richesse des restes humains.  Des explications sur ces thèmes tiennent une place notable dans l’ouvrage. On y trouve aussi, dans un esprit constant de diffusion scientifique, des développements sur les techniques architecturales, la transformation des types d’habitations, la réalisation de bâtiments collectifs, tous révélateurs de l’organisation sociale des groupes. Au passage, le lecteur est amené à découvrir la pratique de la fouille elle-même, avec toutes ses étapes et ses acteurs. C’est là qu’est expliquée la nécessité de l’interdisciplinarité, vécue comme un échange constant, du terrain jusqu’à la publication. J’ai tenu à faire partager au lecteur le ressenti des fouilleurs sous ses divers aspects, y compris les moments de doute et d’inquiétude, mais aussi et surtout les moments de grand plaisir partagé entre archéologues et ouvriers.

Une place importante est réservée au récit de caractère ethnologique qui se consacre à la description de certaines techniques architecturales et d’artisanats qui jouaient encore un rôle important dans l’économie et la vie quotidienne des petites sociétés dans lesquelles nos équipes étaient intégrées. Les villageois, surtout quand ils étaient aussi ouvriers et ouvrières sur la fouille, se plaisaient à expliquer avec précision et compétence les savoirs qu’ils appliquaient au quotidien et sur lesquels je les interrogeais à chaque occasion. Les observations qui ont nourri ce type de récit ont parfois aidé à la compréhension des vestiges préhistoriques.

L’architecture en est le meilleur exemple. À l’époque où se tenaient nos fouilles, la construction des maisons, sur les rives de l’Euphrate, impliquait les mêmes matériaux qu’au Néolithique. Ce sont les villageois eux-mêmes qui cherchaient parfois à établir des comparaisons. On a vu ainsi une ouvrière de Jerf el Ahmar déclarer qu’il y a onze mille ans les murs étaient mieux bâtis que ceux du village. Elle avait bien noté que les pierres préhistoriques étaient taillées une par une sur un modèle unique et régulier (fig. 2), alors que celles de sa maison étaient sommairement équarries (fig. 3).

Fig. 2. Jerf el Ahmar. Maison PPNA. Les pierres des murs sont taillées régulièrement. © Mission Permanente El Kowm-Mureybet (MPK)
Fig. 3. Jerf el Ahmar. Maison en construction. Les pierres du mur sont sommairement équarries. © Mission Permanente El Kowm-Mureybet (MPK)

A Aswad, où pourtant toutes les maisons étaient désormais construites en ciment, les ouvriers se passionnaient pour la fabrication des briques en terre. Ils en avaient utilisé dans un passé très récent et, comme nous tous, ne s’étaient jamais demandé de quand datait leur invention.

Les ouvriers étaient captivés en découvrant que les murs étaient d’abord faits de terre massive, qu’ensuite les bâtisseurs avaient formé des mottes de terre pour les monter et qu’enfin ils avaient modelé de jolies briques ovales en attendant d’en mouler des modules rectangulaires.

C’est d’ailleurs un des ouvriers qui nous avait fait comprendre que l’essentiel de l’invention tenait à l’idée de faire sécher les mottes avant de les inclure dans le montage du mur. Sans cette étape, pas de briques. Les aspects techniques n’étaient pas les seuls à susciter la participation des ouvriers et l’échange avec les archéologues. L’exemple le plus frappant est celui de la découverte des crânes surmodelés à tell Aswad (fig. 4 et 5). La phrase qui traduit le plus profondément ce partage a été exprimée avec émotion par un ouvrier :

« non seulement ils sont beaux mais ils nous ressemblent ».

Le village tout entier, à travers ses responsables, avait décidé d’agir. Une annonce avait été diffusée à travers les hauts-parleurs de la mosquée, un vendredi, pour informer la population et demander à ce que tout un chacun veille à leur protection. Les ouvriers se relayaient nuit et jour pour monter la garde alors qu’on dégageait les crânes lentement. Ils ne voulaient accepter aucune autre intervention, ces merveilles étaient les leurs.

Fig. 4. Tell Aswad. Groupe de crânes surmodelés PPNB moyen. © Mission Permanente El Kowm-Mureybet (MPK)
Fig. 5. Tell Aswad. Crâne surmodelé PPNB moyen.
© Mission Permanente El Kowm-Mureybet (MPK)

Enfin et surtout, ce livre est le récit de rencontres et d’échanges. Je suis femme, archéologue, venue d’Europe, je me retrouve avec des hommes et des femmes qui m’accueillent au cœur de leurs villages, dans leurs maisons, avec lesquels il m’est possible de partager non seulement le travail intense sur la fouille, mais aussi la vie au jour le jour. Grâce au fait que l’arabe dialectal libanais est la seconde (avec le français) de mes langues maternelles, j’ai pu recueillir des témoignages inédits sur la vie des villages de la steppe, des rives de l’Euphrate et des alentours de Damas. L’échange s’est transformé souvent en relation confiante et intime ; je le relate dans ce livre en saisissant l’occasion pour témoigner d’une réalité plus nuancée que celle imaginée et considérée comme évidente dans le monde moderne occidental. Cette nécessité de nuancer s’exprime notamment quand il s’agit de problèmes qui concernent la condition des femmes, même s’il ne faut jamais oublier les difficultés qu’elles partagent, depuis toujours, avec les femmes de partout.

J’ai réalisé en cours d’écriture que certains thèmes revenaient à travers des observations qui s’entrecroisaient ou se répétaient. Les réflexions qui en sont nées ont modifié ma façon de considérer des questions importantes qui préoccupent hommes et femmes partout. Les femmes qui œuvraient sur le terrain (fig. 6 et fig. 7) étaient aussi habiles que les hommes, sinon plus. Si elles restaient discrètes quand il s’agissait de participer à la compréhension des vestiges, elles y participaient quand même, en aparté. Cela reflétait parfaitement le comportement que la tradition leur impose. La condition des femmes orientales a deux visages, une face publique et une face intime. La première est bien partagée quelle que soit la religion qui l’impose, c’est une condition subalterne dont les cultures occidentales sortent progressivement avec une magnifique volonté, celle des femmes, celles de nombreux hommes aussi. La condition des femmes au niveau intime varie davantage, comme en Occident d’ailleurs. J’ai vu les femmes que j’ai côtoyées participer à tout à condition de le faire discrètement. Femme, on peut décider, conseiller, avoir même de l’influence, une sorte de pouvoir mais il ne faut pas que cela se sache en dehors de la sphère intime. Bien des voyageurs, beaucoup des occidentaux qui ont séjourné en Orient savent cela, mais il est toujours bon de le redire.

Fig. 6. Jerf el Ahmar. Jeune ouvrière fière de sa casquette. © Mission Permanente El Kowm-Mureybet (MPK)
Fig. 7. Jerf el Ahmar. Portugal, Ouvrière toujours souriante malgré les persécutions de sa belle-mère. © Mission Permanente El Kowm-Mureybet (MPK)

Il y a des femmes battues partout, des femmes aimées partout, des femmes soumises et des femmes reines. Je suis heureuse de pouvoir partager dans ce livre ce que l’on apprend quand la confiance et l’amitié s’installent. J’ai réalisé à quel point il était fécond de prendre en compte les nuances, la diversité, et sur bien des thèmes. Par exemple, la polygamie c’est dur, insupportable même pour toutes les femmes qui la subissent. Mais il arrive qu’elle soit surmontée, bien vécue parfois. Cela ne veut pas dire qu’il faut l’accepter, là-dessus toutes les femmes sont d’accord, toutes les femmes que j’ai rencontrées. Et puis je me suis demandé si, chez nous, la polygamie officieuse, cachée, était si simple à vivre. Une femme syrienne me l’a dit :

« chez vous beaucoup d’hommes ont plusieurs femmes mais une seule est officielle, donc protégée, comment cela se passe pour les autres ? »

Il y a les femmes et il y a les hommes. Le mariage forcé, convenu ? Quelle horreur et j’en ai vu, des drames ! Mais le drame, si la victime en est le plus souvent la femme, cela ne doit pas faire oublier que l’homme peut aussi en souffrir. Je l’ai vu et ce n’était pas rare.

Pour clore l’annonce de cette parution, je tiens à exprimer l’essentiel. Je souhaitais que ce livre témoigne d’un temps révolu, d’un peuple et d’un pays qui ont été martyrisés et ne seront plus jamais les mêmes. Mais, plus encore, ce livre est ma façon de dire à la Syrie et aux Syriens à quel point je les ai aimés. Et de leur dire merci pour tout ce qu’ils m’ont offert.

L’auteur

Danielle Stordeur est Directrice de recherche émérite. Préhistorienne. Responsable de la Mission permanente El Kowm Mureybet jusqu’en 2010. Membre de l’UMR 5133-Archéorient, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon.

Danielle Stordeur
Danielle Stordeur

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Danielle Stordeur (3 juillet 2026). Paysans de Syrie, une Histoire, des histoires. ArchéOrient - Le Blog. Consulté le 16 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16if5


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