Retour à Qasr Shemamok : La campagne de 2025
Après cinq ans d’absence sur le terrain pour des raisons de sécurité, la Mission Archéologique Française à Qasr Shemamok (MAFQS) a pu retourner sur le site en octobre 2025.
Qasr Shemamok est connu dans la documentation assyrienne sous le nom de Kilizu. Situé à 25 km d’Erbil, le site a continué de livrer de nombreuses informations sur son occupation de plusieurs millénaires (fig. 1). La mission, qui a débuté dès 2011, dirigée dans un premier temps par O. Rouault (Univ. Lyon 2 – UMR 5133 Archéorient), est placée depuis 2015 sous la direction de M.-G. Masetti-Rouault (EPHE-PSL – UMR 8167 Orient et Méditerranée). Les différentes campagnes ont pu bénéficier du soutien financier du Ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères, de la section Sciences Religieuses de l’EPHE-PSL, des laboratoires Orient et Méditerranée et Archéorient. D’un point de vue tant scientifique que logistique, nous avons pu compter sur l’aide du Dr. N. Babakr Mohammed, Directeur des Antiquités de la Région d’Erbil, du consulat français (M. Y. Braem, Consul général et M. J.-D. Geslin, vice-consul), ainsi que de S. Brelaud, responsable de l’antenne d’Erbil de l’Institut Français du Proche-Orient.

L’équipe était composée de treize membres de diverses nationalités (France, Kurdistan irakien, Italie, Syrie, Pologne, Espagne) accompagnée de deux représentants, membres de la Direction des Antiquités Générales du KRG et de la Direction des Antiquités d’Erbil.
Dans le cadre de la campagne de 2025, une prospection pédestre de la ville basse, qui entoure le tell de la citadelle, a été effectuée par le projet « QaSLoT » (Qasr Shemamok Lower Town), sous la responsabilité scientifique de I. Calini (MAFQS) et V. Oselini (MAIPE – Missione Archeologica Italiana nella Piana di Erbil, dir. L. Peyronel). Cette collaboration a pour but de permettre une meilleure compréhension de la séquence d’occupation de cette zone grâce à l’étude de céramiques recueillies sur la surface de façon systématique et géolocalisée.
En 2019, le chantier B avait été ouvert afin d’étudier le niveau archéologique correspondant au palais d’Adad-nirari Ier (1308-1275 av. n. è.) et, plus généralement, le niveau du Bronze Récent (1595-1200 av. n. è.) auquel le bâtiment était associé. Lors de cette campagne, un remblai très étendu et de grande épaisseur, composé d’argile crue rougeâtre, avait été découvert sur certaines parties du chantier B-Ouest (fig. 2). L’étude de cette structure explique le choix, fait en 2025, d’élargir le chantier vers le nord (Chantier B-nord), sur le versant occidental de la partie nord-est de la citadelle.
Le Chantier B-Nord se trouve au-delà du « wadi », un ravin creusé par les eaux de pluie depuis le sommet du tell. Les fouilles ont confirmé, dans cette zone, la présence du remblai en briques crues, similaire à la structure identifiée dans le chantier B-ouest.
La poursuite des travaux en 2025 s’est exclusivement concentrée sur le versant nord du tell, dans le « Chantier B-Nord ». Pour marquer une rupture avec la campagne de 2019, il a été fait le choix de le renommer « Chantier F ». Ce changement de désignation reflète l’évolution des objectifs scientifiques de la mission, qui sont désormais consacrés à l’étude des occupations antérieures au Bronze Récent. Le chantier comporte trois carrés, divisés en sept zones : k2, k3, k4, k5, k6, k9 et k10 (fig. 3).
Le tell du Bronze Ancien au Bronze Récent (3400-1200 av. notre ère)
Déjà identifié au cours de la campagne de 2019, un niveau de Bronze ancien, d’époque Ninive V (3000-2500 av. n. è.) — culture connue dans le nord de la Mésopotamie (Grossman 2014 : 83-100 ; Arrivabeni 2019 : 45-129) — a été réouvert en k5, afin de mieux comprendre le lien entre cette zone et le reste du site. Les vestiges d’un bâtiment à structure possiblement en « grille » ont pu être identifiés grâce à la mise au jour de murs en briques crues (fig. 4), constituant un« tell » de petites dimensions. La céramique associée, typique des occupations du IIIe millénaire, a permis de confirmer la datation de cette structure.
Le niveau Ninive V a été perturbé en k3 et k4 par la construction d’au moins quatre fours de potier (e11, e14, e21 et e22), dont deux (e11 et e14) sont reliés par des conduits à une fosse de combustion (e37). Cet ensemble appartient à un complexe artisanaldatant probablement de la fin du Bronze ancien et du début du Bronze moyen (2000-1600 av. n. è.), bien que le matériel céramique associé soit rare, et que la couche ait subi des perturbations liées à l’érosion. La poterie, plutôt commune, est composée de formes ouvertes de bols à parois convexes à lèvre étalée ou anguleuse pointues orientée vers l’extérieur, ou encore d’assiettes à lèvre rentrante ou biseautée orientée vers l’intérieur. Les comparaisons avec d’autres sites comme Kurd Qaburstan ou encore Helawa (Schwartz sous presse, 2022, 2016, 2017 ; Peyronel et alii, 2019, fig. 16 : 6-7 ; fig. 79 : 4-9) permettent de confirmer une datation Bronze Moyen. Toutefois, en raison de l’érosion et du colluvionnement, seules les soles des fours et, dans un seul cas (e11), une paroi, ont été conservées (fig. 5).
Un niveau Bronze ancien/Bronze moyen, installé sur les ruines de l’occupation Ninive V, est également présent en k6, caractérisé par un mur de briques crues, orienté est/ouest (e62). Deux sols de briques crues (e55, stratigraphiquement plus haut que e59) ont été découverts en relation avec ce mur. Des traces d’occupation domestique, comme des os d’animaux, des foyers, des petites fosses et des tessons, y étaient associées. Sous ces sols, ont été retrouvés encore quelques tessons datés de la période Ninive V.
Cet ensemble est scellé par le remblai de terre rougeâtre, aussi présent dans le chantier B-Est et B-Ouest sous le palais du roi local, qui, après la conquête sera occupé par Adad-nirari I. Ici aussi, ce remblai semble servir de terrassement de soutien à la construction d’un niveau du Bronze Récent, peut-être une dépendance du palais, qui toutefois n’a pas laissé de traces. Le même remblai recouvre les niveaux présents en k3, k4 et k5 et est également constaté en k2.
De l’Âge du Fer à l’époque sassanide (1200 av. notre ère – VIIe siècle de notre ère).
Au sommet de k2, situé entre l’ensemble k3/k4/k5 et k6, ont pu être identifiés un sol en brique crues (e17) et un mur (e41), interprétés comme des parties d’un bâtiment de la période de l’Âge du Fer (Fig. 6).
Ces structures recouvrent un large mur massif en briques crues (e18), datant probablement de la même époque, qui repose lui-même sur le remblai rougeâtre déjà évoqué. Ce niveau est coupé en son centre par la présence d’une structure circulaire (e31), peut-être un four, d’un diamètre de 2,05 mètres (Fig. 7). Il est rempli par les restes compactés de matériaux divers (terre, pierres et fragments de briques) qui pourraient correspondre à l’effondrement de ce four. Ses parois externes apparaissent renforcées par des blocs d’argile.
Les bases de deux autres fours (e58 et e66) ont été conservées. L’un de ces fours (e58) est associé à une plateforme composée de briques cuites, probablement récupérées des niveaux néo-assyriens. L’ensemble de ces découvertes semble indiquer la présence d’un quartier artisanal, cette fois daté de l’époque sassanide par la céramique, perturbant les niveaux d’occupation précédents.
La découverte d’une possible canalisation
À la fin de cette campagne, le sondage k9 a été ouvert dans l’angle est de k6, mettant au jour une structure d’au moins cinq assises en briques cuites, intégrée dans un mur en briques crues, présentant une inclinaison descendant vers le nord-est. Il s’agit probablement d’une canalisation (fig. 8), utilisée pour le drainage des eaux usées hors des bâtiments de la citadelle. Sa relation avec les autres structures dans k6 est pour le moment difficile à établir, en raison de l’exiguïté du sondage. Sa forme et sa structure rappellent néanmoins des ouvrages néo-assyriens similaires, comme celui découvert près de la rive du Shiwazor au nord-est de la citadelle.
Conclusion
Il est encore difficile de proposer une reconstitution stratigraphique précise de l’ensemble des structures fouillées dans le chantier F. En effet, les couches ont été perturbées par la construction de fours perturbant les sols et niveaux d’occupation à différentes époques, d’abord ceux de la fin du Bronze Ancien, intrusifs dans le petit « tell » Ninive V, puis ceux d’époque parthe et sassanide. Les prochaines campagnes permettront de continuer à étudier la continuité stratigraphique et les structures identifiées sur l’ensemble de la citadelle, reprenant en compte aussi les niveaux assyriens, en relation avec la situation de la « ville basse ».
Bibliographie
Arrivabeni M. 2019. Pottery, in E. Rova (éd.), ARCANE V. Tigridian Region, Turnhout, Brepols, 45-129.
Grossman K. 2014. Ninevite 5 Ceramics, in M. Lebeau (éd.), ARCANE Interregional I. Ceramics, Turnhout, Brepols, 83-100.
Masetti-Rouault M. G., Mohamed N. B., 2019. Late Bronze Levels at Qasr Shemamok : the site before the Assyrians, Archaeological Research in Iraqi Kurdistan, Direction Générale des Antiquités du Kurdistan, Institut Français du Proche-Orient, Erbil, Iraq.
Peyronel L., Minniti C., Moscone D., Naime Y., Oselini V., Perego R., Vacca A. 2019. The Italian Archaeological Expedition in the Erbil Plain, Kurdistan Region of Iraq: Preliminary Report on the 2016-2018 Excavations at Helawa, Mesopotamia 54, 1-104.
Schwartz G. sous presse. The second millennium ceramic sequence from Kurd Qaburstan, Erbil plain, in C. Coppini et V. Oselini (éds.), Proceedings of the Workshop Pottery Traditions and Material Culture in 2nd Millennium BC Northern Mesopotamia: Contacts and New Horizons in the Land between the Tigris and the Zagros (Bologna, 12th ICAANE), Münster, Zaphon.
— 2016. Kurd Qaburstan, A Second Millennium BC Urban Site: First Results of the Johns Hopkins Project, in K. Kopanias, J. MacGinnis (éds), The Archaeology of the Kurdistan Region of Iraq and Adjacent Regions, Oxford, Archaeopress, 385-401.
Schwartz G., Creekmore III A., Smith A., Weber J., Webster L. 2022. Kurd Qaburstan on the Erbil Plain: Field Research 2016-2017, Iraq 84, 189-230
Schwartz G., Brinker C., Creekmore III A., Feldman M., Smith A., Weber J. 2017. Excavations at Kurd Qaburstan, A Second Millennium BC Urban Site on the Erbil Plain, Iraq 79, 213-255.
Les auteurs
Inès Keuter est doctorante en archéologie à l’EPHE (ED 472), mention Religions et Systèmes de pensée, rattachée au laboratoire Orient et Méditerranée (UMR 8167) et membre de la mission de Qasr Shemamok. Ses travaux sont réalisés sous la direction de M.M Masetti-Rouault, directrice d’étude à l’EPHE et Aline Tenu, chargée de recherches au CNRS, et portent sur l’étude des pratiques funéraires à la période médio et néo-assyrienne.
Cassandre Lionnais est doctorante en sciences de l’antiquité à l’EPHE (ED 472), mention Religions et Systèmes de pensée, rattachée au laboratoire Orient et Méditerranée (UMR 8167) et membre de la mission de Qasr Shemamok. Ses travaux sont réalisés sous la direction de Maria-Grazia Masetti-Rouault, directrice d’étude à l’EPHE et Federico Giusfredi (Université de Vérone) et portent sur les identités et les représentations dans le monde syro-hittite.
Mélanie Sorstein est doctorante en assyriologie à l’EPHE (ED 472), mention Histoire Texte et Document, rattachée au laboratoire PROCLAC (UMR 7192) et membre de la mission de Qasr Shemamok. Ses travaux sont réalisés sous la direction de Lionel Marti, chargé de recherches au CNRS, et portent sur l’analyse de la rhétorique géopolitique d’expansion néo-assyrienne, plus particulièrement sur le cas de l’Égypte.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Inès Keuter, Cassandre Lionnais, Mélanie Sorstein (26 juin 2026). Retour à Qasr Shemamok : La campagne de 2025. ArchéOrient - Le Blog. Consulté le 16 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16h2i








