À la recherche du port étrusque de Populonia
Sur le littoral de la Toscane demeure encore une énigme archéologique : où se trouvent les ports étrusques ? Dans la lignée directe du projet IDEXLYON Thalassocraties et IMU-URBO, les approches pluridisciplinaires menées en collaboration entre l’université Lyon 2, l’université de Florence et la Surintendance archéologique de Pise tentent de percer le mystère des ports étrusques. Ainsi, malgré les traces indirectes de leur rapport étroit avec la mer et les témoignages des auteurs contemporains sur les pratiques de navigation, il n’a pas encore été possible de localiser précisément les structures portuaires de la civilisation étrusque. Depuis 2018, en associant géomorphologie, sédimentologies, géochimie et micropaléontologie dans les sites de Pyrgi et Orbetello (Toscane et Latium), les recherches ont permis de mettre en évidence des variations du niveau de la mer entre les périodes étrusques et romaines pouvant expliquer la difficulté à retrouver ces ports.
Le projet AAP Approche Géo-historique à Populonia (porté par Gilles Van Heems et Jean-Philippe Goiran) avait pour but de poursuivre les analyses entreprises en se concentrant sur la cité de Populonia, seule cité en position littorale et grand centre métallurgique étrusque. Ses liens avec l’île d’Elbe et la Corse (par Aleria principalement) en faisaient une bonne candidate pour retrouver des infrastructures portuaires puisqu’emprunter les voies maritimes s’avérait nécessaire.
Populonia se situe en Toscane, dans la province de Livourne (Fig. 1). Elle fait actuellement partie de la commune de Piombino où l’on trouve des traces de peuplement dès la Préhistoire. Cette cité, qui atteint son apogée à la période étrusque, s’étend du golfe de Baratti au promontoire de Piombino, où se trouvait une acropole.
Les hypothèses de localisation du (ou des) port(s) à Populonia sont multiples (Fig. 2) :
- un port unique près des vestiges archéologiques du golfe de Baratti (ou Nord-Ouest)
- un port unique situé dans la lagune comblée dans la plaine actuelle de Piombino
- un système complexe constitué de plusieurs ports pouvant s’étendre de Baratti à la lagune.
Ces hypothèses ont été étudiées en réalisant de carottages sédimentologiques aux emplacements correspondant aux localisations théoriques envisagées (Fig. 3). Le projet a alors permis de financer des analyses de laboratoire, en particulier des datations au radiocarbone sur des échantillons organiques découverts dans ces carottages.

À Baratti, la découverte d’une lagune mise en place durant l’Holocène
Le golfe de Baratti est un golfe maritime de petite taille (2,5 km de long sur 1,5 km de large) (Fig. 1) ouvrant sur la mer Tyrrhénienne. C’est ici que les principaux vestiges de la cité de Populonia ont été découverts. Le littoral, actuellement occupé par une petite station balnéaire dépendant de la ville de Piombino, est parsemé de structures archéologiques. On y trouve des complexes funéraires de types, de dimensions et de chronologies différents (tumuli, tombe à fosse, tombe à édicule etc.) illustrant la variété des pratiques funéraires durant la vie de la cité sur environ 500 ans. Des vestiges de lieux d’artisanat, en particulier d’ateliers métallurgiques, permettent de mettre en évidence l’importance de cette activité pour la cité. Les principaux vestiges sont d’ailleurs recouverts par des anciens déchets métallurgiques, des scories, dont l’épaisseur peut atteindre jusqu’à 2 m de hauteur. Les estimations évaluent le volume de scories dans cette zone entre 300 000 et 1 million de m³, soit l’équivalent d’environ deux à sept fois le volume du musée des Confluences de Lyon.
Cette zone est donc particulièrement propice à la recherche de structures archéologiques portuaires puisque les activités économiques semblent se concentrer à proximité du trait de côte. Deux carottages ont donc été réalisés pour répondre à la première hypothèse. Une première carotte a été prélevée près d’une zone archéologique et a principalement fourni des informations sur les métaux utilisés durant l’époque étrusque. La seconde carotte, profonde de 12 m, fournit, quant à elle, des éléments intéressants concernant l’évolution du trait de côte durant l’Holocène.
Ainsi, les résultats des datations ont permis de mettre en évidence la mise en place d’une lagune au Néolithique puis sa fermeture avant la période étrusque. Cela indique également des variations importantes du trait de côte et la potentielle présence d’un bassin actuellement submergé. Combinés à l’étude des modèles d’élévation du niveau de la mer à l’Holocène dans cette région, ces résultats permettent d’apporter de nouveaux éléments pour déterminer la localisation de futures prospections et carottages. Un port pourrait alors bien se trouver à Baratti, mais pas là où les carottages ont été effectués.
À Piombino, une lagune qui reste difficile à comprendre
Dans la plaine actuelle de Piombino, les vestiges archéologiques de la civilisation étrusque sont plus rares. Cependant, la forme de la lagune durant l’Antiquité, particulièrement large et ouverte sur la mer, permet de supposer une utilisation de celle-ci à des fins aquacoles mais également portuaires. Deux carottages ont été effectués dans cette zone grâce au soutien de l’Oasi-WWF Orti-Bottagone afin d’entrevoir les dynamiques naturelles d’évolution de la lagune et comprendre les phases de mise en place, d’ouverture et de fermeture de la lagune pour établir son potentiel portuaire pour les étrusques.
L’étude des couches sédimentaires a principalement permis d’étudier des indicateurs biologiques très utiles pour entrevoir l’évolution de la salinité d’une lagune (et par conséquent sa connexion à la mer) : les ostracodes. Ces crustacés microscopiques fournissent des informations cruciales pour comprendre les lagunes. Couplés à des méthodes de datation, ils permettent d’établir une véritable frise chronologique de la vie d’une lagune. Ces datations au radiocarbone, réalisées sur des éléments organiques comme des fragments de plantes ou des charbons, ajoutent du mystère à l’histoire de la lagune. Ainsi, malgré les informations utiles fournies par les ostracodes qui délimitent des phases précises de fonctionnement, d’ouverture et de fermeture de la lagune, les datations laissent planer un doute sur l’évolution chronologique car elles ne sont pas organisées d’une manière cohérente. Selon les règles de la stratigraphie, plus l’on s’enfonce profondément dans le sol, plus les couches sédimentaires sont anciennes. Ici, certaines dates sont mélangées, en particulier entre 2 et 6 m de profondeur, et ne suivent pas d’organisation clairement identifiable (comme la certitude d’une inversion par exemple qui pourrait indiquer un creusement). Ces mélanges de dates correspondent malheureusement aux périodes sur lesquelles portent le projet, c’est-à-dire entre 1 000 av. et 1 000 ap. J.-C.
Le port de Populonia est-il à chercher dans les lagunes ?
Ces campagnes de carottages ont permis d’explorer plusieurs hypothèses de localisation du (ou des) port(s) de la cité étrusque de Populonia. Elles n’ont pas livré le port étrusque recherché mais elles ont révélé autre chose : un paysage côtier beaucoup plus mobile qu’attendu, fait de lagunes, de déplacements du trait de côte et de variations du niveau marin. Peut-être faut-il désormais chercher les ports antiques étrusques de Populonia non plus uniquement dans les terres, mais aussi sous la mer.
Liens vers les autres billets du blog parlant des ports étrusques :
Jean-Philippe Goiran, Gilles Brocard et Cécile Vittori (10 juin 2023). Archéorient et l’Oasi-WWF : aux frontières de l’imagerie acoustique. ArchéOrient – Le Blog. Consulté le 5 juin 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/bd38
Gilles Brocard, Cécile Vittori et Marco Leporatti-Persiano (16 avril 2021). Co-évolution d’une ville et de sa lagune : avancées du projet IMU-Orbetello. ArchéOrient – Le Blog. Consulté le 5 juin 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/bd0q
Gilles Brocard, Alessandro Conforti et Jean-Philippe Goiran (2 décembre 2022). HISOPE : Archéorient en campagne océanographique le long des rives étrusques . ArchéOrient – Le Blog. Consulté le 5 juin 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/bd2j
Jean-Philippe Goiran et Gilles Brocard (5 mai 2023). La remontée du niveau marin en Méditerranée : de la côte provençale au littoral tyrrhénien. ArchéOrient – Le Blog. Consulté le 5 juin 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/bd33
Jean-Philippe Goiran, Yves Bière et Quentin Vitale (15 septembre 2017). Où sont les mystérieux ports étrusques ? ArchéOrient – Le Blog. Consulté le 5 juin 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/bcwg
L’auteur
Amber Goyon est docteure en géographie, spécialiste en géoarchéologie côtière et des littoraux de la civilisation étrusque. Actuellement attachée temporaire d’enseignement de recherche (ATER) à l’Université Paris 8, elle a effectué son doctorat à l’Université Lumière Lyon 2, dans les laboratoires EVS (UMR 5600) et HiSoMA (UMR 5189) sous la codirection de Yanni Gunnell et Gilles Van Heems.
Ce travail a été réalisé avec la participation de Gilles Van Heems, Jean-Philippe Goiran et Yanni Gunnell.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Amber Goyon (5 juin 2026). À la recherche du port étrusque de Populonia. ArchéOrient - Le Blog. Consulté le 16 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16clp





